PREMIER BAL A LONDRES (suite)
Il faut bien compter quatre ou cinq générations pour avoir l'oreille faite à ces subtiles nuances.
Heureusement, la rue parle surtout lituanien, polonais, roumain et chinois. Heureusement, les serveurs du
restaurant italien ont un fort accent espagnol. Heureusement, dans Bute street, on ne parle que français
– « frog valley ». Et tous ces locuteurs exotiques apportent à l’anglais (?) des accents
moins subtils et des nuances moins fines.
Si l’on songe qu’il y a à Londres quelques 300 000 français, faisant de Londres la septième ville de
France, on imagine sans peine ce qu’il peut y avoir de polonais et de baltes. On en arrive même à se demander
où sont les « gens d’ici » tant on croise de « gens d’ailleurs ».
Il y a du travail à Londres, du travail pour les jeunes banquiers doués en route vers la fortune, certes, mais
pas seulement, il y a aussi quantité de petits métiers que l’on prend le matin et que l’on quitte le soir. Ils sont
mal payés, peu intéressants, épuisants souvent, mais il y en a. Les petites annonces abondent, les affichettes sur
les vitrines réclament de la main d’œuvre et le bouche à oreille fait le reste.
En plus du travail et de l’argent du travail, ce que le monde entier vient chercher ici c’est le sésame de la langue.
Peu importe le salaire, peu importent les conditions de vie, c’est de l’or qui vous coule dans les oreilles. Pour tous
ces jeunes qui rêvent d’une vie meilleure chez eux ou ailleurs, l’anglais est la première nécessité, il est la clef de
leur avenir.
Rien d’étonnant donc, à ce que la jeunesse du monde se donne rendez-vous à Londres pour son premier bal.
Compte tenu des prix démentiels de l’immobilier, la colocation est de règle et l’entassement plurilinguistique
une nécessité. La ville devient de lieu de tous les apprentissages, la langue, la vie en commun, la débrouille,
la survie et l’amour.
On fait grand bruit ici du livre de Xiaolu Guo (« A concise chinese-english dictionary for lovers »)
qui associe très joliment les progrès dans la langue et les progrès sentimentaux de son héroïne, des
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articles partout lui sont consacrés, des photos, une échelle dans la liste des meilleures ventes, des affiches immenses
dans le métro. C’est la ville entière qui semble se retrouver dans ce roman d’apprentissage et de métissage, dans
cette petite épopée linguistique et sexuelle d’une jeune chinoise fraîchement débarquée sur les rives de la Tamise
avec des rêves d’écriture et de cinéma.
C’est un passage. Rares sont ceux qui font souche, mais tous passent avec leurs rêves et leurs projets. La ville
s’en nourrit. Tous ces jeunes portent des ambitions d’entreprise, des rêves de création, ils sont artistes, ils
sont musiciens, ils partagent, ils cherchent ensemble, ils se frottent au public dans les pubs, dans les friches
du côté de Brick Lane, dans le grand Est londonien.
De plus en plus nombreux sont aussi ceux qui viennent apprendre à écrire. Ils ont l’ambition de pouvoir, un jour,
écrire leurs romans, leurs pièces de théâtre, leurs poèmes « directement » en anglais, comme si la
reconnaissance littéraire devait fatalement passer par cette langue. Comme si leur langue était condamnée aux marges
de l’histoire littéraire et aux aléas de la traduction.
Et puis il y a la cohorte de ceux qui viennent pour apprendre mais aussi pour enseigner. Ils ont un message à faire
passer, une mission à accomplir. Ils ne sont pas ici par hasard. Il y a les savants, les étudiants les chercheurs et
puis ceux qui ont Dieu en poche, ceux qui ont la dianétique en portefeuille. Parmi eux, on compte une bonne bande de
barbus. Ils sont ici pour diffuser non pas la langue, mais la parole.
Parce qu’on vient d’en relâcher une poignée, au nom des sacro-saintes libertés individuelles, qui répandait le jihad
en anglais sur Internet, la presse populaire, prompte à dire et à médire, soutient que l’Angleterre à un petit faible
(« soft spot ») pour les terroristes et pour le terrorisme. Il est vrai qu’ils parlent haut et fort ce qui
est, incontestablement, la seconde langue internationale du moment.
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