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AU COLLEGE, A HAMPSTEAD (suite)
Une sorte de charmant village au-dessus des brumes de la ville où les écrivains trouvaient volontiers refuge : Stevenson, Orwell, Keats, Freud, entre autres. Aujourd’hui, le prix de l’immobilier étant ce qu’il est, ce sont plutôt Elton John, Sting et Jeremy Irons qui y vivent, confortablement entourés d’une génération montante de jeunes banquiers prospères, mettant curieusement leurs pas dans ceux de Karl Marx qui vécut et travailla ici jusqu’à la fin de sa vie.
J’étais heureux de tourner à gauche devant la petite église et de descendre par le chemin de terre bordé de propriétés magnifiques, qui me conduisait au collège.
Depuis longtemps je voulais voir de près ce qu’était un vrai collège privé anglais avec boiseries sombres, grand réfectoire et jeunes gens en uniformes. Je n’ai pas été déçu. Une bannière sur la grille de l’établissement mettait les foules en garde : « Cet établissement recevra des filles dès 2009 » !
A l’intérieur, une salle commune immense au plafond à l’infini, lambrissée et sombre avec des tables recouvertes de nappes à carreaux rouges et blancs. Un piano à queue. Une machine à café. L’ombre de Harry Potter. Un professeur élégant tout de noir vêtu pour m’accueillir et me piloter (M. Hitchcock, bien sûr) et une horde d’élèves tonitruants célébrant à grands cris l’interclasse. Tout cela dans un fumet à la fois vieillot et pourtant vivant.
Je me suis rendu dans la salle qui m’était assignée dans le bâtiment moderne derrière le petit château et j’ai passé une heure charmante avec de très bons élèves de terminale. Tous portaient l’uniforme de la maison, un blazer rayé rouge et vert et une cravate aux rayures identiques, mais en biais. Chacun avait sa manière de trangresser, l’un laissait pendre les pans de sa chemise blanche par-dessus son pantalon, l’autre portait la cravate molle, un troisième l’arborait en pochette, histoire d’être le même et un autre à la fois. Nous avons ensemble réfléchi aux problèmes posés par la traduction des textes à contraintes. Que traduit-on quand on traduit La disparition de Georges Perec ? Doit-on traduire prioritairement l’absence de « e » ou l’histoire que le livre conte ? Je leur ai parlé de l’Oulipo créé par Raymond Queneau et François Le Lionnais en 1960 pour interroger les mathématiques et les formes perdues afin de donner aux auteurs de nouvelles structures pour leurs œuvres.
  Aussi ma surprise fut-elle immense lorsqu’en en sortant de la classe au terme de mon intervention, de voir, collé sur la porte d’une salle voisine, un panneau « Oulipo workshop ».
En ma qualité de Président, je me suis permis d’entrer (après avoir frappé) et j’ai pu ainsi assister à la construction de poèmes monovocaliques (dont une très jolie traduction monovocalique de la Bible en anglais : « The legend refreshed : the serpent, the sweet present, reddened cheeks. The sceptred spectre sees them dressed, then decrees they settle elsewhere. Severe-tempered presence ! Expelled, shelterless, rent-terms reneged, the rebel newlyweds trek West : myth tells they entered Egypt ») et à un vaste tirage de « cent mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau, organisés par un trio de jeunes gaillards d’une petite trentaine d’années qui ressemblaient davantage à un Boy’s Band qu’à une Académie. Une fois la salle évacuée, j’ai pu engager conversation avec eux. Ils m’ont d’abord regardé comme on regarde Toutankhamon (qui est d’ailleurs en visite à Londres avec l’armée des soldats de Xian) puis nous avons bavardé. Ils ne parlent pas français mais adorent l’Oulipo. Ce sont de fort sympathiques jeunes écrivains qui utilisent avec enthousiasme les techniques de l’Ouvroir dans leurs travaux et leurs interventions. Leurs bibles sont le Compendium de Harry Mathews, le numéro spécial de Mc Sweeney’s publié par Dave Eggers à San Francisco, le livre de Warren Motte publié à Denver, la revue Drunken Boat de Yale, les ouvrages des oulipiens publiés aux USA et en Grande Bretagne, les traductions de Barbara Wright, de Ian Monk, de Gilbert Adair et de David Bellos...
Leurs noms sont Ross Sutherland, Tim Clare et Joe Dunthorne et ils vivent de leur jeune plume... en faisant des lectures et des « shows ».
C’était début décembre, c’était à Hampstead, délicieux quartier de Londres et c’était le jour même où Time magazine faisait sa Une sur la mort de la culture française et informait ses lecteurs que la littérature française n’avait plus aucun rayonnement international. Information vérifiée.
(La traduction monovocalique de la Bible est de Nick Holloway.)